Un débat sans fin entre les partisans de l’éolien offshore et les usagers de la mer
En Bretagne, le paysage littoral est de plus en plus peuplé d’éoliennes, suscitant un débat entre les partisans de l’éolien offshore et les usagers de la mer. Pris entre l’urgence climatique et les tensions locales, l’État est sous pression, tandis que les pêcheurs dénoncent un manque d’écoute face aux enjeux concrets qu’ils rencontrent. Au cœur de cette controverse, chaque camp mobilise la science pour défendre sa position.

En février 2025, un rapport financé par la région Bretagne sur la co-activité possible entre l’éolien offshore et les usagers de la mer a été écrit par un partenariat de sociétés de conseil scientifique et cabinets d’expertise Meresco, l’Université Technique du Danemark et Innosea. Aucun scientifique extérieur n’a été sollicité. Pour Julien Dubreuil, secrétaire général adjoint du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins de Bretagne (CRPMEM), « le but était de croiser les différents types de pêches et les différentes formes de parc éolien pour voir ce qui était possible ou non de faire ».
Pour écrire ce rapport, le bureau d’étude, les pêcheurs professionnels et le comité se sont réunis à ce sujet, pendant six mois. « On n’était pas là pour s’entendre, on était là pour mettre sur papier ce qui était possible de faire. L’objectif étant que cela soit le moins contraignant possible pour les pêcheurs ». Ce groupe de travail a permis de croiser toutes les informations et recherches scientifiques avec les cabinets d’expertise. Le président de la CRPMEM raconte que « ça n’a jamais été fait auparavant en France, nous n’avons aucun élément scientifique ».
Ce sont les Danois, pionniers de l’éolien en mer, qui ont été les premiers à intégrer les pêcheurs dans le développement des projets offshore. Cette démarche, qui est un gage de confiance, favorise à long terme une meilleure cohabitation entre les différents usagers de l’espace maritime.
« Plusieurs problématiques qui ralentissent la mise en place des parcs éoliens en mer »
Sylvain Roche, enseignant-chercheur en économie et sciences sociales à l’Université de Bordeaux, affirme qu’il y a « plusieurs problématiques qui ralentissent la mise en place des parcs éoliens en mer ». Tout d’abord, il est essentiel de mettre en synergie les différents agendas, notamment entre les scientifiques et les industriels. Une des principales difficultés réside dans la coordination des calendriers : les scientifiques ont besoin de temps pour mener des recherches rigoureuses, tandis que l’État souhaite accélérer le déploiement des parcs éoliens offshore afin d’atteindre rapidement ses objectifs en matière d’énergies renouvelables.
À cela s’ajoutent les contraintes qui sont locales et qui varient d’un territoire à un autre, ce qui complexifie davantage la planification. Par exemple, des éoliennes flottantes ont été proposées par les comités de conseil scientifiques comme une solution. Néanmoins, des éoliennes sur des flotteurs tenus dans le sol, avec des ancres alimentées par des câbles reliées au poste électrique, ne règlera pas le problème. Le Syndicat National pour la Défense des Pêcheurs Artisans écrit dans un communiqué en 2024 qu’il y a eu « plus de 27 dérogations au Code de l’environnement sur des espèces protégées ou en voie d’extinction, délivrées par l’État pour favoriser l’implantation forcée de ces parcs éoliens ». Sylvain Roche prévient sur l’utilisation de la science pour servir les intérêts de chacun, « il faut faire attention à l’exploitation de la science dans les discours politiques ».
Par ailleurs, l’interdisciplinarité entre les scientifiques est également un enjeu majeur. Bien qu’elle soit essentielle au bon fonctionnement des projets éoliens, elle nécessite du temps pour que les différentes disciplines puissent articuler leurs travaux, et construire une vision commune.
Un sujet qui reste en tension
Si le CRPMEM est prêt à trouver un terrain d’entente, le Syndicat National pour la Défense des Pêcheurs Artisans (SYNADEPA) n’est pas du même avis. Ils ne se sentent pas écoutés. Dans leur communiqué datant de 2024, il alerte sur l’impact des parcs éoliens offshore, qui engendrent de nombreuses contraintes, directes et indirectes, pour les activités maritimes, notamment la pêche. Leur inquiétude ? L’arrêt complet des activités de pêche durant la phase de travaux. Le syndicat a réclamé une indemnisation, qui leur a été accordée.
Collision avec les navires des parcs éoliens, perte des ressources et des zones de pêche, les usagers de la mer militent contre l’apparition de nouvelles éoliennes. Un autre problème subsiste : les poissons quittent les zones où les éoliennes sont construites. Ils sont perturbés par le bruit des bateaux, ou encore le battage des pieux pour ancrer des fondations, ces interventions génèrent de fortes ondes sonores. Les marins doivent alors pêcher dans des lieux inconnus ou déjà fréquentés par d’autres navires. Cela crée une concentration trop forte au même endroit, ce qui peut amener à la pénurie des ressources marines. « La réduction des zones de pêche induirait mécaniquement une des plus fortes concentrations de ces activités dans les mêmes zones » indique la SYNADEPA.
Le parc éolien de Saint-Brieuc est encore trop récent pour prendre du recul sur le retour de l’activité de pêche.
Une cohabitation possible
L’exemple le plus abouti est les parcs éoliens offshore à Saint-Nazaire. C’est un pari gagné pour scientifiques de France Énergies Marines et porteurs de ce projet de ces parcs, puisque depuis 2022, date à laquelle les éoliennes en mer ont été complètement opérationnelles, la biodiversité a repris son cours et le tourisme s’y est développé. Signe d’une cohabitation possible après plusieurs années d’activité. « Le moment le plus contraignant est durant l’installation des parcs éoliens en mer car les travaux perturbent l’écosystème marin et la pêche », assure Julien Dubreuil.
Dans la baie de Saint-Brieuc, l’évaluation de l’impact des nouvelles installations en mer reste difficile à ce stade, car leur mise en place est encore trop récente pour permettre un véritable retour d’expérience. Néanmoins, le secrétaire général adjoint du CRPMEM de Bretagne, l’assure : « Les pêcheurs ont dû revoir leurs manières de travailler, mais le design du parc a été pensé pour préserver l’activité avec l’enfouissement des câbles ou encore des couloirs assez larges entre les éoliennes ».
Amélie Harnois-Chauvin et Zoé Duhamel
