Extraction minière

Projet Loc-Envel : la mauvaise mine de Variscan 

Photo cailloux

Un article de Romain GENTILS et Ioané GAUTIER

En 2015, une compagnie minière australienne obtient un permis de recherche sur le territoire de 25 communes, dans les Côtes-d’Armor. Ce projet dit de « Loc-Envel » suscite l’émoi et la colère des habitants. Après plusieurs années de tensions et d’oppositions, les militants obtiennent l’annulation des travaux d’exploration, sans mener le combat sur le terrain scientifique.

Nous sommes en 2015 après Jésus-Christ. Toute la Bretagne est convoitée par les industriels. Toutes ? Non ! Un petit village d’irréductibles armoricains résiste encore et toujours à l’envahisseur. Avec 68 habitants, Loc-Envel est la commune la moins peuplée de Bretagne. Elle et ses communes voisines affichent très vite leurs ambitions. D’abord curieuses lorsque début 2013, elles reçoivent de la préfecture des Côtes-d’Armor un courrier de présentation d’un projet. Il est mené par la société australienne Variscan Mines (inactive aujourd’hui en France), qui cherche à extraire du tungstène. Mais la curiosité devient méfiance, et rapidement rejet lorsque les élus commencent à enquêter sur le plan minier que l’on leur présente.

« Enquêter sur le projet, ça me paraît être un grand mot, mais c’est tout simplement essayer de se renseigner. La particularité sur Loc-Envel, c’est un secteur qui est très connu des géologues, notamment des géologues-miniers » : Damien Schrijen est chercheur associé au sein du laboratoire Arènes UMR 6051. Il a consacré sa thèse aux luttes contre les projets miniers, dont celui de Loc-Envel. Selon lui, bon nombre d’opposants à ces travaux ont déjà une expérience de lutte dans le domaine minier. « Avec le tungstène c’était nouveau, on a dû s’informer, même si l’on connaissait un peu le secteur. Il y avait déjà eu des projets miniers dans la commune au XIXe siècle » se souvient François Le Marrec, maire de Belle-Isle-en-Terre, commune concernée par le permis à l’époque. La connaissance du secteur minier permet aux élus de s’appuyer sur une base de savoirs solide, dans la perspective de s’opposer au PERm*. Pour s’organiser et fédérer, ces derniers créent le collectif Douar Didoull (« terre sans trou » en breton).

*PERm : Permis Exclusif de Recherche, souvent préliminaire à une exploitation.

« Le combat était loin d’être gagné d’avance. Heureusement que nous sommes restés sur nos positions. Ça prouve que si on veut, on peut stopper des projets avec trois ou quatre personnes à l’origine. […] Variscan voulait nous mettre des bâtons dans les roues. Leur stratégie, c’était diviser pour mieux régner. » expose François Le Marrec. Car c’est un cas rare parmi les luttes environnementales. Fondés sur le sentiment d’appartenance, d’attachement au territoire, Douar Didoull, les élus, et leurs soutiens n’axent pas leur lutte sur des arguments scientifiques. « Ils ont fait ce choix-là pour des raisons politiques. Les gens ont considéré qu’ils n’avaient pas tellement à se justifier. Dans le sens que c’est un projet qui leur était imposé de l’extérieur sur leur territoire où ils habitent. Ça suffisait à leur sens à refuser le projet. » nous explique Damien Schrijen.

À travers cette résistance, la volonté des anti-mines n’est pas de démontrer scientifiquement que les travaux posent problème, comme c’est le cas dans d’autres cas notables, mais d’empêcher quelconque entreprise de toucher au sol breton. Voilà la principale raison du refus du PERm de Loc-Envel. « La défense d’un territoire aimé apparaît parmi les premières justifications avancées par les acteurs des coalitions opposées aux titres miniers. « L’attachement au lieu » induit une territorialité « réactive » […] », explique Damien Schrijen dans ses travaux. D’autres oppositions lors de diverses luttes contre les mines en France n’ont pas choisi cette stratégie.

Carte des points d’échantillonnage du PERM Loc-Envel – Source : Variscan Mines

Projet minier dans le Tarn, véritable cas d’une contre-expertise scientifique

Si pour les opposants au projet de Loc-Envel, les manifestations et réunions publiques constituent leur principal répertoire d’actions, ce n’est pas une généralité dans les luttes environnementales. Le plan minier de La Fabrié, dans le Tarn (81), est un bon contre-exemple. Il prévoit des travaux sur 4,5 km² sur une unique commune, contre une surface de 336 km² et 25 communes pour le PERm de Loc-Envel. La mairie de Fontrieu est dans un premier temps favorable aux travaux présentés par la société Tungstène du Narbonnais, en 2018, avant de faire appel à SystEx. Damien Schrijen présente cet acteur comme une « association composée de professionnels de la mine, critiques des excès du secteur ». Cette dernière étudie de manière indépendante le permis de recherche avant d’en tirer des conclusions menaçantes pour la réalisation des travaux miniers. Elle amène la mairie à revenir sur son choix et à s’opposer fermement au permis. Ainsi, aucune confrontation où animosité n’est déclarée entre les anti-mines du Tarn, et la société minière. Ainsi, contrairement au cas de Loc-Envel, l’opposition justifie son refus par des arguments scientifiques, et non par une lutte fédératrice.

La Bretagne : terrain miné pour les géologues

Retour à Loc-Envel, lorsqu’entre 2015 et 2019, Variscan Mines fait face à un refus systématique du dialogue. L’opposition est forte et des tensions naissent dès la présentation du projet. L’ancien ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, valide le permis, mais l’entreprise se retrouve isolée. Variscan n’est ni soutenue par la députée de la 4e circonscription des Côtes-d’Armor, Annie Le Houérou, ni par la majorité des habitants de la région. Aucun de ses ex-membres n’a répondu à nos sollicitations (la société ayant stoppé ses activités en France), mais une personne anciennement favorable au plan minier nous confie avoir été très honnête lors de la présentation du PERm. Néanmoins, elle récrimine d’être tombée sur des « anti-touts » dont elle a eu l’impression d’être le punching-ball. Cette personne regrette que les locaux aient refusé de connaître la nature de leur sous-sol avant même qu’il soit exploré. Elle nous menace de porter plainte, ne souhaitant pas que cette affaire ressorte dans la presse. Lorsque des géologues lui demandent conseil, elle avertit de fuir la France mais surtout la Bretagne.

L’opposition fédère tel que, fin 2015, peu après l’accord du PERm près de 1 000 personnes manifestent à Guingamp. Douar Didoull porte en novembre 2015 son propre recours contre le PERm de Loc-Envel. Ces derniers sont jugés en 2019, à la suite de quoi, Variscan Mine renonce à ses activités dans les Côtes-d’Armor, et plus largement en France.