La transformation des carrières en retenues d’eau : Une solution plus politique qu’écologique
Face aux sécheresses successives, l’accès à l’eau dans les Côtes d’Armor est en tension. Pour mieux gérer la ressource, les élus avancent sur une mesure : l’exploitation de carrières pour retenir davantage d’eau. Un projet d’abord avancé comme écologique, mais qui a aussi des intérêts stratégiques pour les élus

À Bégard depuis plus de 10 ans, les plongeurs du CAP Trébeurden peuvent s’exercer dans la carrière de Kerdaniou. “On accueille environ 250 personnes chaque année pour des formations professionnelles ou plongées loisirs” affirme Laurent Boyer, directeur du CAP Trébeurden. Mais cette carrière, dont le club est propriétaire, ne sert pas uniquement aux futurs scaphandriers, c’est aussi un point de captage d’eau potable. “La mairie de Bégard nous a déjà sollicité pour obtenir de l’eau en plein été” continue Laurent Boyer.
Car les Côtes d’Armor n’échappent plus à la répétition des épisodes de sécheresses (2022, 2023 et 2025). En conséquence, l’accès à l’eau pour les habitants et touristes est tendu. La gestion de l’eau est devenue un sujet omniprésent dans les conversations entre les scientifiques et politiques. Une question prédomine : Comment sécuriser l’accès à l’eau dans les Côtes d’Armor ? Si les scientifiques identifient des solutions concrètes, comme la plantation d’arbres ou de haies pour assurer une meilleure infiltration de l’eau, les élus du département semblent plancher sur une autre idée : la transformation de carrières d’extraction en retenues d’eau potable.
13 carrières recensées
Cette idée a fait son chemin il y a quelques mois avec le SDAEP 22. Il s’agit du Syndicat Départemental de l’Alimentation en Eau Potable dans les Côtes d’Armor. Basée à Ploufragan, cette structure, spécialisée sur la sécurisation de l’accès à l’eau et dont le département est membre, compte une quinzaine d’ingénieurs et hydrologues. En 2025, le syndicat a répertorié pour les élus, 13 carrières pouvant être transformées en retenue d’eau. “Nous avons réalisé un croisement de bases de données,” affirme Yann Cauet, directeur de ce syndicat. Cette organisation s’est basée sur la façon dont les matériaux des carrières ont été extraits ou encore sur la localisation des carrières. Avant qu’elles ne deviennent officiellement des retenues d’eau, les sites devront faire l’objet de nouvelles investigations.
Si les carrières ont été mises en avant par le SDAEP 22 dans les Côtes d’Armor, c’est parce que son directeur affirme qu’elles sont moins énergivores que d’autres infrastructures. “Ce sont des milieux qui ont déjà subi la main de l’homme. À l’origine, c’est quand même la valorisation d’un trou” continue Yann Cauet.
Mais certains hydrologues remettent en cause l’efficacité de ces carrières en Bretagne. Marc Thiébot, ingénieur géologue-hydrogéologue à Lamballe affirme que la capacité de stockage d’eau est trop faible, à cause de la roche. “Les carrières bretonnes sont souvent des roches massives comme le granit, donc les perméabilités (N.D.L.R : les infiltrations de l’eau) sont faibles. La capacité de recharge n’est pas très importante comparée à des sablières en bord de Loire.”
Le granite est une roche très compacte et presque imperméable : l’eau y circule très difficilement. Son degré de perméabilité, est extrêmement faible (0,001 à 0,01 m/j), contre 10 à 1000 m/j pour les sables ou graviers.
Pourtant, cette méthode est plutôt plébiscitée par les élus locaux. Pour Yann Cauet, les intérêts d’une exploitation ne sont pas seulement écologiques, ils sont aussi politiques.
“Aménager une carrière, est beaucoup plus acceptable politiquement que construire un barrage. L’impact sur la biodiversité, sur les milieux, c’est quelque chose dont la société ne veut plus. Les élus doivent rendre des arbitrages et aujourd’hui le terme à la mode, c’est de dire qu’il faut que cela soit fondé sur la nature”, admet Yann Cauet.
Selon lui, les choix des élus pour mieux préserver l’eau a aussi des conséquences sur le travail de la SDAEP.
« Mon savoir-faire de directeur, fait que je ne vais pas perdre de temps à étudier des solutions dont je suis persuadé, qu’elles ne seraient pas acceptées. Aujourd’hui, on proposerait de construire un quatrième barrage, par exemple sur le Léguer à Lannion. C’est évidemment une solution qui nous serait refusée” affirme Yann Cauet.
“Réaliser un parc de loisirs”
Les intérêts des élus sont aussi économiques. À Plouëc-du-Trieux, dans l’agglomération de Guingamp Paimpol, une carrière abandonnée pourrait prochainement devenir une retenue d’eau pour l’agglomération. Et même si la mairie n’est pas encore propriétaire du site appartenant à l’entreprise Colas, le maire et président de l’agglomération Vincent Le Meaux se projette déjà. “J’aimerais réaliser un parc de loisirs, de détente et d’activités sportives et pourquoi pas un parc d’escalade, car il y a des grandes falaises de 70 mètres sur le côté, notamment pour les pompiers.” La capacité de stockage d’eau de cette carrière s’élève à 200 000 m3, un volume relativement faible. Mais pour l’élu, ce projet constitue un enjeu de développement pour Plouëc-du-Trieux
Vincent Le Meaux n’est pas le seul à vouloir une utilisation double des carrières. Dans l’agglomération de Dinan, la question se pose. Dans ce secteur, des études sont engagées pour utiliser la Carrière de Bobitel comme un point de captage d’eau ponctuel. Si la sécurisation de la retenue d’eau est jugée comme prioritaire à Dinan, les élus n’excluent pas de développer économiquement le futur site. “C’est dans les balbutiements de réflexion. On commence à en discuter dans notre comité de pilotage. Mais pour le moment, on n’en est pas là” confesse Michel Eledjam, chef du service de la transition écologique à Dinan Agglomération.
La transformation de carrières en retenues d’eau n’est pas sans risque. Dans le Finistère, la mairie de Saint Renan a dû fermer les activités nautiques développées sur la carrière, à cause de toxines dégagées par des cyanobactéries. Dans les Côtes d’Armor, aucun calendrier des exploitations économiques des carrières n’a été délivré par les élus. Et si les intérêts de développement des carrières en retenues d’eau diffèrent entre les scientifiques et les politiques, tous s’accordent à dire que la transformation de ces sites ne résoudra pas la pénurie de l’eau dans les Côtes d’Armor. “Il ne faut pas que ça soit une fuite en avant” plaide Yann Cauet.
