Eau

La Loi Duplomb, un texte clivant promu avec des arguments scientifiques litigieux

Entourée de multiples critiques sur son impact environnemental, la loi visant à lever les contraintes des agriculteurs, loi « Duplomb », connaît une fronde citoyenne et scientifique importante. Pour justifier ce texte, les promoteurs de la loi, Laurent Duplomb en tête, ont employé des arguments qu’ils ont qualifiés de « scientifiques ».

Une arracheuse à betteraves, production majoritairement concernée par la loi Duplomb

« C’est la lettre au père Noël de la FNSEA ! » Stéphane Foucart, journaliste pour Le Monde, ne passe pas par quatre chemins quand il s’agit de qualifier la loi Duplomb. Le 12 août 2025, ce texte a été promulgué après de longs questionnements sur l’impact environnemental et sanitaire de ses mesures. Le texte était au cœur des débats politiques et citoyens et la science a été utilisée comme argument. Problème, les débats parlementaires et les prises de parole médiatiques des promoteurs du texte semblent utiliser la science à leur dépens.

Les agences au cœur du discours

Au Sénat comme sur les plateaux de télévision, Laurent Duplomb, sénateur de Haute-Loire et co-auteur de la loi, a employé un élément de langage à répétition : « L’acétamipride n’est pas considéré par l’EFSA, et par l’ANSES française, comme un produit toxique ». Après cette affirmation lors d’une interview sur le plateau de Public Sénat en janvier dernier, il ajoutait que l’agence « ne dit pas non plus que c’est un produit qui tue les abeilles ». Or, dans un de ses avis paru en 2022, l’Anses indique que le produit présente une « forte toxicité pour les organismes aquatiques et terrestres ». Ce que Laurent Duplomb regrette aujourd’hui. Dans une interview qu’il nous a consacré il nous a avoué qu’il regrettait « de ne pas avoir précisé lors de cette interview que mes propos tenaient uniquement pour les conditions d’utilisation conseillées par l’EFSA. J’aurais dû le dire ». Durant toute la campagne de défense et de promotion de son texte, le « Monsieur agriculture » de son groupe, s’est toujours restreint à des arguments scientifiques issus des études de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) et de l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Assez contradictoire puisque cette dernière est d’ailleurs visée par cette loi. Le texte prévoyait de réformer l’Anses, en donnant le pouvoir au Gouvernement de choisir et d’imposer des priorités dans les recherches. Une décision politique marquante selon Philippe Grandcolas, écologue et directeur adjoint de l’Institut Écologie et Environnement du CNRS. Il explique : « Ce qui change, c’est que la ministre de l’Agriculture va expliquer au directeur de l’Anses sur quoi se pencher, et à partir de ce moment-là, il va y avoir un conflit d’intérêt ». Laurent Duplomb, nous a justifié cette mesure en affirmant : « L’Anses, par le biais de son directeur, fait du militantisme. Pour ne pas avoir à étudier un dossier, on le met au fond de la pile ».

Des agences scientifiques, par définition non politiques

L’EFSA, comme l’Anses, n’ont pas le pouvoir d’interdire ou non un produit. Leur rôle est d’émettre un avis et des recommandations pour nourrir le débat politique. En 2022, l’agence européenne a affirmé qu’il fallait abaisser les limites d’usages du produit. L’objet de recherche est le risque de neurotoxicité de l’acétamipride. Si l’EFSA s’appuie sur la littérature scientifique, « elle demande aussi depuis 12 ans une étude sur la neurotoxicité du pesticide. Mais le fonctionnement des agences comme l’EFSA impose que les recherches soient menées dans des conditions très coûteuses que seuls les industriels peuvent faire », détaille Stéphane Foucart. Il ajoute que « ces agences se fondent sur le résumé des études industrielles et n’ont pas toujours accès aux données brutes de l’étude ». Ce qui entraîne une asymétrie d’informations puisque « chaque test ne va pas mener aux mêmes résultats donc pas aux mêmes conclusions non plus», complète le journaliste.

« C’est courageux de dire qu’il n’y a pas d’impact. »

Selon Philippe Grandcolas, « cette loi montre un déni de science […] Des études récentes ont montré que l’acétamipride est presque cent à mille fois plus toxique sur des abeilles sauvages que sur l’abeille domestique. Quand les agences disent que le produit n’est pas toxique, elle se base sur une toxicité aiguë. Jamais les conditions des agences ne se produisent dans la vie réelle », souligne-t-il.

La loi, aussi axée sur le stockage de l’eau autorise la construction de mégabassines, et les qualifie « d’intérêt général majeur ». Carina Furusho Percot, hydrologue à l’INRAE précise : « C’est courageux de dire que multiplier les stockages n’a pas d’impact sur la ressource en eau ». La chercheuse complète : « On ne se rend pas compte de la complexité des chaînes du vivant, et des besoins des crues pour les espèces ». Elle va jusqu’à déconstruire le système productiviste actuel : « Ils se battent pour garder la production intensive d’aujourd’hui mais elle n’est pas viable car il n’y aura pas assez d’eau à l’avenir ».

« Un refus d’entendre la science »

Le texte est passé sans qu’il n’y ait aucun médecin toxicologue ou épidémiologiste d’interrogé par la commission sénatoriale. Ce que Murielle Lepvraud, députée de La France Insoumise dans les Côtes-d’Armor, a remarqué et a donc choisi de s’opposer au texte : « Il y a un refus de reconnaître les recherches et un refus d’entendre la science de la part des promoteurs du texte », témoigne-t-elle. Jimmy Pahun, député Démocrates dans le Morbihan, évoque, lui, des pressions qu’il a reçu : « Des bons copains m’ont conseillé de voter pour cette loi-là, et j’ai eu des coups de fils de la section départementale de la FNSEA. C’était une première pour moi ! ». Malgré cela, il a quand même voté contre le texte. Interrogé sur l’emploi d’arguments scientifiques biaisés dans ses discours, Laurent
Duplomb nous répond : « Les études mises en avant par les opposants à la loi ne correspondent pas aux standards scientifiques européens qu’utilisent les agences et sont biaisées ». Malgré la promulgation du texte, un nouveau rebondissement est tombé ce mercredi 17 septembre 2025. Les députés ont validé l’examen de la pétition visant à abroger la loi. Le premier examen de ce type de texte dans l’histoire parlementaire.

Estean Bignon et Titouan Piron