Quand la filière pêche s’inspire de l’industrie du tabac : semer le doute pour défendre le chalut
Malgré le consensus scientifique, les pêcheurs et les pouvoirs publics font tout pour retarder de nouvelles législations sur le chalutage de fond en créant un faux débat scientifique.
50% des produits de la mer présents sur les étals sont capturés au fond des océans selon l’Ifremer. Les techniques traînantes, et particulièrement les chaluts de fond, sont les plus destructrices pour les écosystèmes marins. Au printemps 2025, un extrait du documentaire l’Appel de l’océan du célèbre réalisateur David Attenborough a particulièrement choqué. On y voit pour la première fois un chalut de fond qui racle et détruit tout sur son passage, ne laissant aucune chance aux poissons juvéniles.

Quelques mois avant la sortie du documentaire, une vaste étude scientifique a provoqué une tempête qui a fait tanguer les plus de 1 000 chalutiers français. Didier Gascuel de l’institut agronomique de Rennes et ses confrères ont démontré que les 800 chalutiers démersaux, qui représentent moins d’un quart de la flotte française, seraient responsable de 57% des captures de poissons juvéniles. En plus de ces captures qui ne peuvent pas être revendus à terre, les chalutiers démersaux détruisent les fonds marins. Le rapport TransiPêche des équipes de Didier Gascuel estime qu’un chalutier de fond qui travaille dans la zone cotière abime neuf km² de fond marin pour ramener une tonne de poissons.

« Les fonds marins ne sont pas des autoroutes »
Un chiffre contesté par les pêcheurs qui expliquent qu’ils repassent souvent sur les mêmes traits de chaluts. « C’est comme dire que chaque kilomètre parcouru par une voiture nécessiterait une route entièrement neuve », illustre l’Union des armateurs de pêche française (UAPF).
« Les fonds marins ne sont pas des autoroutes. On sait très bien que quand on passe le chalut deux fois au même endroit, ça a plus d’impact, donc c’est normal de le compter deux fois », réplique Didier Gascuel. Les auteurs du projet concluent dans leur rapport : « Les chaluts de fond hauturiers et industriels ont une empreinte environnementale forte, notamment en matière de captures de juvéniles, d’abrasion des fonds marins et d’émission de CO2. De plus, pour 1 000 tonnes produites, ils génèrent trois fois moins d’emplois et trois fois moins de valeur ajoutée que les navires côtiers aux arts dormants ».
L’Etat continue pourtant de subventionner largement les chalutiers. Plus de la moitié des environ 300 millions de subventions sont accaparées par les chalutiers de moins de 40 mètres, alors que les 60% des bateaux pratiquent des arts dormants. Le rapport TransiPêche tire une dernière conclusion : « Les chaluts et sennes industriels et hauturiers ont une rentabilité qui dépend directement des aides. Ces flottilles ne sont rentables que grâce aux subventions ».
Un financement qui intrigue
Sentant le coup de vent toucher la flotte, l’UAPF, « l’équivalent de la FNSEA » selon Jérôme Jourdain, son secrétaire général adjoint, a sorti les rames en publiant son propre contre-rapport. « On ne peut pas mélanger les choux et les carottes et pourtant, c’est l’impression qu’on a sur un certain nombre d’indicateurs comme si la conclusion orientait l’analyse des données », explique Jérôme Jourdain, qui a eu Didier Gascuel comme professeur à l’institut Aggro de Rennes avant de défendre les patrons pêcheurs. Il dénonce : « Le militantisme qu’il y a pu avoir derrière, y compris de la part de Didier Gascuel, pose problème d’un point de vue scientifique. Il sort un peu de son objectivation scientifique sur laquelle il devrait travailler. Nous nous questionnons aussi sur le financement par l’ONG Bloom parce qu’on serait étonné qu’un chercheur comme lui soit aussi manipulable ».
Des techniques pas rentables sans subvention
Dans leur remise en cause des méthodes de Didier Gascuel, la profession omet d’indiquer que sa méthodologie ne leur posait pas de problème lorsqu’il travaillait sur des projets en partie financés par France Filière Pêche, l’association qui rassemble l’ensemble des professionnels du secteur. « Ce partenariat avec Bloom est la suite d’un partenariat que j’ai eu quelques années avant avec France Filière Pêche. J’ai commencé le travail, si j’ose dire avec le camp adverse », explique le chercheur rennais.
Grâce à cette remise en cause, les pêcheurs créent un doute sur les conséquences réelles des arts traînants de fond, comme les industriels du tabac l’ont fait à partir des années 50 sur les conséquences pour la santé. « L’idée n’est pas de dire qu’il n’y a pas de conséquences parce que le chalut de fond, comme tout engin de pêche et comme toute activité humaine, aura de toute manière un impact, mais il faut bien les caractériser », justifie Jérôme Jourdain.
Les techniques les plus destructrices sont les plus subventionnées
Ce faux débat scientifique, biaisé par les intérêts des professionnels du secteur, permet de retarder l’instauration de mesures pour une transition des techniques des pêches par les décideurs politiques. Hervé Berville, député des Côtes d’Armor et ancien secrétaire de la pêche, affirmait en 2023 qu’il fallait « arrêter d’opposer le développement de la filière halieutique à la question de la protection de la biodiversité marine. Depuis des années, nous menons les deux de front ».
Son successeur, Fabrice Loher, qui est par ailleurs maire de Lorient, le deuxième plus grand port de pêche français, est un défenseur inébranlable du chalut. « Je me bats pour que Lorient reste un grand port de débarquement et que la filière des produits de la mer soit pérennisée. Je mène cet important combat car cette filière subit une succession de crises : conséquences du Brexit […], lobbying forcené des ONG écologistes radicales [..] pour interdire complètement la pêche, menaces sur la pêche au chalut, augmentation historique du prix du gazole, quotas en forte baisse et ceci en contradiction avec les constats des pêcheurs sur l’évaluation des populations des espèces concernées », explique-t-il dans un communiqué de presse laissant entendre que les pêcheurs ont des meilleures données sur l’état des stocks que les scientifiques qui organisent des campagnes de pêches.
Hervé Berville, Fabrice Loher et Pierre Karleskind, l’ancien président de la commission des pêches au Parlement européen, n’ont pas donné suite à nos demandes.
