Numérique

IA générative : l’environnement, grande victime des stratégies d’enfumage

À l’heure où l’innovation technologique s’accélère et l’usage de l’intelligence artificielle se généralise, les questions environnementales restent largement négligées. Depuis l’arrivée des IA génératives en novembre 2022, la responsabilité écologique est renvoyée aux utilisateurs, tandis que les géants du numérique entretiennent un flou stratégique.

Mardi 16 septembre dernier, France 2 recevait sur son plateau Arthur Mensch, PDG de Mistral AI, start‑up française dans l’Intelligence Artificielle générative (IAG). Devant près de 3,5 millions de téléspectateurs, l’ingénieur a mis en avant l’importance de participer à cette course à l’IA. L’impact environnemental élevé de cet outil, maintes fois démontré, n’a pas été abordé durant le débat.

Chat GPT, Gemini, Mistral… Ces dernières années, de nombreuses IA génératives ont émergé. Or, ces outils ont un fort impact sur l’environnement : utilisation de terrains pour implanter les centres de données, prélèvement d’eau douce pour leur refroidissement, relance de centrales nucléaires pour combler les besoins en énergie… Pour la planète, le bilan est lourd. Selon une étude publiée par neuf chercheurs en informatique de l’Université de Californie à Berkeley en 2021, l’apprentissage du modèle de ChatGPT-3 aurait consommé autant d’électricité que 120 foyers américains sur un an (1287 gigawattheures). 

En France, cette accélération se concrétise déjà. À eux seuls, les data centers pourraient mobiliser la puissance de cinq à sept réacteurs nucléaires d’ici à 2030, d’après Cécile Diguet, directrice de l’agence d’urbanisme studio dégel.

Des stratégies de communication bien rodées

Malgré le fort impact environnemental des IAG, les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ferment les yeux et se livrent une bataille de communication pour savoir qui sera plus “vert” que la concurrence. Par exemple, quand Google, en août 2025, annonce que son IAG est la moins polluante, cela incite les utilisateurs à comparer les outils IA entre eux sans se questionner sur l’impact global de l’arrivée de ces innovations. La responsabilité est redistribuée aux individus. 

L’origine de ces pratiques n’est pas récente : « Dans les années 70, ces acteurs se sont rendu compte qu’ils étaient extrêmement polluants. Ils ont donc développé des stratégies de communication faisant basculer toute la responsabilité de la crise climatique sur l’individu » explique Anne Baillot, chercheuse s’intéressant aux infrastructures de recherche numérique qui a récemment dirigé le numéro « Sobriété » de la revue Humanités numériques. Pour elle, ces méthodes de communication sont des « stratégies d’enfumage ».

Sébastien Foucault, ingénieur spécialiste des données chez Orange confirme que le greenwashing (méthode de communication qui a pour but de se donner une image environnementalement responsable éloignée de la réalité) est très présent dans la communication des géants du numérique. C’est le cas d’Orange qui a du mal à « jouer sur les deux tableaux (innovation et environnement) tout en étant honnête », précise l’ingénieur. Un constat partagé par Anne Baillot : « ils ont tout fait pour mettre en place des dispositifs soit disant “verts” pour éviter de remettre en question leurs business models »

Aujourd’hui, les entreprises ont tout intérêt à ce que les utilisateurs ne soient pas suffisamment informés sur les enjeux environnementaux. Leur objectif est tout autre : ne pas se faire distancer dans la course à l’innovation. « La priorité c’est vraiment l’adoption massive de l’intelligence artificielle », complète Sébastien Foucault, « si des formations sur l’IA frugale sont proposées, c’est surtout pour se donner bonne conscience », admet-t-il.

Du côté des utilisateurs, le sondage IFOP « 2e vague du baromètre sur la perception et l’usage des IA génératives par les Français », réalisé en mars 2024 établissait que près de 48% des utilisateurs d’IA générative considéraient qu’ils étaient encouragés à y avoir recours par leur entreprise. Un constat regretté par la chercheuse Anne Baillot : « On ne pointe pas les problèmes éthiques de l’IA. Il y a un problème d’éducation sur leur empreinte environnementale »

Dinan, étudiant en informatique à Brest, dit manquer d’information sur le sujet : « on n’en entend pas parler, même mes amis écolos ne sont pas informés sur l’empreinte carbone des IAG ». Alors que le jeune homme admet régulièrement les utiliser pour ses études, il dit « ne pas trop se renseigner » lui-même sur leur impact. « Si j’avais plus d’informations, ça pourrait changer »

Manque de transparence : un flou stratégique

Le nombre et la diversité des critères à prendre en compte dans le calcul, crée un flou, qui rend difficile la réalisation d’études complètes sur l’empreinte carbone des IAG. « Il faut tout regarder quand on calcule une empreinte environnementale : la consommation en électricité totale, la production, la distribution, le câblage … », explique Anne Baillot. Une situation dont profitent les géants du numérique : « Il y a un phénomène global d’invisibilisation ».

Dans sa récente publication “La sobriété numérique en mode projet : quelles stratégies ? Humanités Numériques”, Elsa Courant chargée de recherche en lettres au CNRS, s’est penchée sur le caractère opaque des calculs d’empreinte carbone numérique : « La complexité de ces méthodes est telle qu’elles font l’objet de formations payantes, voire de prestations rémunérées de type “audit énergétique”, assurées par des cabinets de conseil aux pratiques scientifiques parfois intraçables ». 

Pour Céline Péréa, chercheuse et maître de conférences sur le domaine de l’innovation au CERAG (Centre d’Études et de Recherches Appliquées à la Gestion), l’approche est différente : « Pourquoi se casser la tête à tout le temps mesurer quel est l’impact environnemental et savoir si c’est vraiment grave ? Nos consommations doivent tendre vers la sobriété ». Il est aujourd’hui essentiel de déterminer les situations où les outils traditionnels, comme un moteur de recherche classique, ne suffisent plus. 

Agathe Gerot, Thomas Cluzeau & Norah Fanhan